Par Yashiko Sagamori
Pourquoi nous hait-on?
Un de mes amis s’est rendu récemment à Hongkong pour son travail. Ses associés l’ont invité à dîner, et au bout d’un moment, la conversation a porté sur la Seconde guerre mondiale. L’hôte a expliqué qu’il lui était difficile de croire que les Allemands aient réellement tué six millions de Juifs. Mon ami l’a alors assuré qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, c’était un fait historique. L’hôte lui a répondu :
“Il fallait que les Juifs aient fait quelque chose de vraiment terrible, pour que les Allemands les punissent aussi durement.”
Au premier abord, une telle réponse peut sembler relever de l’antisémitisme le plus caractérisé. En réalité, pour qui n’est pas familiarisé aux subtilités de l’Histoire de l’Europe, elle est parfaitement logique. On peut imaginer qu’une personne soit tuée par colère, par erreur, par accident ou à la suite d’un malentendu, mais tuer six millions de personnes suppose une véritable industrie. Rien que se débarrasser de six millions de cadavres pose d’énormes problèmes technologiques et logistiques. Par ailleurs, une telle industrie, contrairement aux autres, ne permettait d’espérer aucun profit financier. Même en mettant la main tout ce que ces six millions de personnes possédaient, de leurs comptes en banque jusqu’à leurs dents en or en passant par leurs chaussures et les jouets que ces stupides gosses juifs traînaient avec eux jusqu’aux chambres à gaz, on n’aurait pas pu rassembler de quoi couvrir les dépenses. C’est pourquoi la seule conclusion raisonnable est que les Juifs devaient avoir fait quelque chose d’épouvantable pour que de tels efforts soient entrepris. Il est bien plus difficile de croire que les Allemands ont tenté de nous exterminer simplement par haine gratuite.
Dans une génération ou deux, cette logique simple conduira inévitablement l’humanité à conclure que la Shoah n’était qu’un mythe. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? Le monde a bien été capable de décider, contre toute vraisemblance, qu’il existait un peuple appelé les “Palestiniens” qui était en quelque sorte propriétaire de la terre d’Israël, bien qu’il soit impossible, même à l’ONU, de trouver un seul document légal rendant valide une telle revendication. Par ailleurs, si l’humanité finissait par réussir à réaliser la Solution finale, il ne faudrait pas longtemps ensuite pour que tout le monde admette que les Juifs eux-mêmes n’étaient qu’un mythe. Ainsi l’équilibre serait rétabli : une organisation terroriste créée en 1964 deviendrait une nation antique, et une autre nation antique n’aurait jamais existé.
Réfléchissons un peu plus loin. Nous savons que les nazis n’ont pas inventé l’antisémitisme. Nous pouvons dire que l’antisémitisme nous a accompagnés tout au long de l’Histoire, partout où nous avons vécu, quoi que nous fassions et quoi que nous ne fassions pas. Violent ou atténué, explicite ou voilé, l’antisémitisme a toujours été présent jusque dans l’air que nous respirons. Lorsque Israël a été recréé, nous avons espéré que ce serait pour nous un refuge contre l’antisémitisme. Au contraire, l’humanité a fait d’Israël le point convergent de sa haine éternelle des Juifs. Il n’est donc pas possible de conclure raisonnablement que nous avons dû commettre quelque chose d’horrible pour le mériter.
Prenons par exemple une décision récente de la Cour internationale de justice (une dénomination qui fait penser à Orwell, vous ne trouvez pas ?), celle concernant la clôture de sécurité construite par Israël. Fondamentalement, cette décision revient à dire qu’Israël n’a pas le droit de se défendre. Or, dans tout pays civilisé, la loi permet à l’individu de se défendre avec les moyens nécessaires. Seuls les condamnés à mort se voient refuser le droit de se défendre face à un danger mortel imminent. À l’évidence, Israël n’aurait pas été ainsi condamné à mort si les Juifs n’avaient pas commis quelque crime épouvantable. Une telle conclusion est d’une logique si parfaite que même les Juifs ne peuvent s’y soustraire. Dans ces conditions, comment les non-juifs pourraient-ils accepter ce fait qu’ils nous haïssent sans que nous n’ayons commis aucune faute particulière ?
Mais quel a donc été exactement ce crime épouvantable dont nous nous sommes rendus coupables envers le reste de l’humanité ? Certainement pas la crucifixion de Jésus, puisque nous étions déjà haïs longtemps avant d’avoir inventé le christianisme. Par ailleurs, même en supposant que Jésus ait réellement existé et qu’il ait réellement été crucifié par les Juifs, il faudrait reconnaître qu’aucun de ces mauvais Juifs n’est vivant aujourd’hui. Alors, pourquoi me hait-on ? Je n’ai certainement crucifié personne, et c’est vrai aussi de chacun des Israéliens.
Serait-ce à cause du sang des enfants non-juifs dans notre pain azyme ? En fin de compte, comment peut-on savoir ce que les Juifs y mettent vraiment ? Moi, je sais bien que je n’ai jamais tué personne, ni pour ajouter le sang de ma victime à mon pain azyme, ni pour aucune autre raison. Mais puis-je garantir qu’il en est de même des autres Juifs ? Prenons par exemple les Hassidim. Comparés à un certain nombre d’autres Juifs, ils ont l’air assez menaçant, avec leurs papillotes et leurs chapeaux. Qui sait à quoi ils se livrent quand personne ne les voit ?
En mars 1911, à Kiev, on retrouva le corps d’un jeune garçon qui était mort de blessures multiples effectuées à l’aide d’un objet pointu. La police adopta immédiatement une hypothèse de travail: le jeune garçon avait été vidé de son sang par les Juifs, pour qui ce sang, comme chacun le savait, était un ingrédient essentiel du pain azyme. En vertu de cette théorie, la police arrêta Mendel Beilis, un des très rares Juifs qui vivaient à proximité, et l’accusa du meurtre. Heureusement pour M. Beilis, son cas attira l’attention des journalistes russes progressistes (il y a un siècle, en Russie, ce mot n’avait pas le même sens qu’ici et maintenant) qui rendirent l’affaire publique et déclenchèrent un scandale à l’échelle internationale, ce qui permit que M. Beilis soit défendu. Des spécialistes réputés du judaïsme expliquèrent au jury ce qu’il était possible ou impossible d’ajouter à la composition du pain azyme et pourquoi même le sang des animaux kasher (ce que n’était pas l’enfant assassiné puisqu’il n’avait pas de sabots fendus) n’était jamais utilisé dans la cuisine des Juifs. Au bout de deux ans de procédure, le jury, qui ne comprenait aucun Juif, (pensez au procès de O.J. Simpson) acquitta M. Beilis.
Peu de temps plus tard, la mère de la victime et son concubin furent arrêtés et inculpés du meurtre du garçon. Il ne fut pas difficile de les convaincre du crime. Au cours du procès, il devint clair que les policiers disposaient dès le début de preuves accablantes de la culpabilité des parents. Au moment où ils avaient arrêté Mendel Beilis, ils savaient déjà qu’il était innocent. Alors même qu’ils tentaient de le faire avouer en lui faisant entendre les cris de désespoir de son jeune fils qu’ils avaient enfermé dans la cellule mitoyenne, ils savaient qui était le vrai coupable. Pourquoi était-il plus important de tourmenter un Juif que de sanctionner ceux qui avaient assassiné leur propre enfant ? Y avait-il là la moindre logique ?
Naturellement, il y en avait une. Environ un mois avant le meurtre, les factions de gauche du parlement russe, la Douma, avaient présenté une proposition de loi pour abolir la Zone de résidence. Imaginons ce qui se serait produit si cette loi avait été promulguée : 5,5 millions de Juifs se seraient répandus dans les grandes villes de Russie et auraient empoisonné la vie de 200 millions de Russes par leur détestable présence. M. Beilis fut acquitté, mais son procès avait attisé le sentiment antisémite au sein de la population, si bien que la proposition de loi n’eut pas de succès. Il fallut la chute du régime tsariste pour que la Zone de résidence soit abolie.
Ainsi donc, Beilis fut accusé pour empêcher l’abolition de la Zone de résidence. Est-ce une explication convaincante ? Pas vraiment, sachant qu’il serait alors logique de se demander quel mal les Juifs auraient bien pu faire à la majorité de la population en la côtoyant. Pourquoi était-il si important pour l’Empire russe de laisser croupir les Juifs dans ce qui était pour l’essentiel un gigantesque ghetto ?
Je vais tenter de répondre à cette question un peu plus loin. Auparavant, tâchons de tirer la leçon de l’affaire Beilis : les antisémites sont capables d’assassiner leurs propres enfants pour pouvoir faussement accuser les Juifs. Aurait-on oublié ce que Golda Meir avait dit des Arabes ? Est-ce cohérent ? Je suppose que tout dépend si l’on est juif ou non.
Maintenant, parlons un peu des Arabes. Il n’y a pas si longtemps, le prince saoudien Abdulhah déclarait à ses sujets et au monde entier que les récents attentats terroristes sur le sol sacré de son royaume avaient été perpétrés par les sionistes. Pourtant, pour une raison que j’ignore, les autorités saoudiennes n’ont même pas essayé de convaincre qui que ce soit que les quatre prétendus terroristes qu’elles ont tués sommairement sans procès étaient des Juifs. Je suppose que pour des musulmans, ce serait l’équivalent d’une mutilation de cadavres, ce qui est contraire à leur religion comme ils nous l’ont bien montré à Falloudjah. Personne ne s’est demandé comment ces quatre Arabes musulmans tués pouvaient être des sionistes. Personne ne s’est demandé pourquoi ce caïd saoudien de la pègre, au lieu de combattre les vrais terroristes, avait choisi de calomnier les Juifs, lesquels, rappelons-le, ont interdiction de poser le pied sur l’étron de chameau flottant sur une mare de pétrole qui lui sert de royaume. Cette affaire ne rappelle-t-elle pas tristement, par certains côtés, l’affaire Beilis ? La vérité, c’est que les Saoudiens dirigent la secte musulmane des Wahhabites et que la version wahhabite de la “religion de paix” est la seule qui soit autorisée dans ce royaume. Et cela, bien que d’une part, l’Arabie Saoudite reste un allié fidèle des États-Unis (contre qui, j’aimerais bien le savoir), et qu’en même temps, d’autre part, le wahhabisme soit précisément cette branche militante et extrémiste de l’islam contre laquelle le président des États-Unis a déclaré sa fameuse guerre au terrorisme.
Mon Dieu, que les choses sont compliquées pour ceux qui refusent obstinément de voir la vérité !
Vous voulez vraiment comprendre pourquoi tout le monde nous hait ? Imaginez que vous ayez été obligé de tuer quelqu’un. Peu importe pour quelle raison, c’est juste un jeu d’esprit. Toujours est-il que vous n’avez pas eu le choix, vous l’avez tué, et naturellement, vous avez enterré le corps. Le lendemain même, vous êtes en train de vous promener tranquillement, de vaquer à vos affaires, de profiter du beau temps en toute insouciance, quand soudain, quelqu’un vous tapote délicatement l’épaule. Vous vous retournez, et vous vous retrouvez face à votre victime. Non, ce n’est pas un fantôme ni un zombie. C’est bien cette personne, vivante, quoique assez amochée. De vilains pansements recouvrent les affreuses blessures que vous lui avez infligées. Son visage est constellé d’horribles ecchymoses que vous lui avez faites accidentellement avec votre pelle alors que vous vous efforciez de faire rouler son corps vers la fosse que vous veniez de creuser. Des morceaux de terre sont visibles dans ses cheveux bouclés. Il se dégage d’elle une odeur de terre envahissante. Tout cela prouve bien que le meurtre de la nuit dernière n’était pas un rêve. Et pourtant, la revoilà, ressortie de sa tombe. Ce qui vous épouvante le plus, c’est que votre victime ne crie pas vengeance, ni même justice. Tout ce qu’elle veut, c’est vivre en paix avec vous, comme s’il ne s’était rien passé. Elle vous sourit, tout en plissant ses yeux myopes (il est vrai qu’hier, vous lui avez cassé ses lunettes). Si vous le voulez, elle vous prêtera de l’argent. Si vous le voulez, elle apprendra le piano à votre enfant. Dites-lui seulement ce que vous désirez, et elle sera heureuse de s’exécuter : elle fera de son mieux.
Vous ne feriez pas de mal à une mouche, je le sais bien. Je sais bien que si l’on vous avait confié la direction de la prison d’Abou Ghraïb, ses pensionnaires n’auraient jamais pu se plaindre d’autre chose que d’un insupportable ennui. Mais je vous en prie, faites un petit effort d’imagination. Vous vous retrouvez face à votre victime, cet homme que vous aviez laissé pour mort pas plus tard qu’hier, le témoin vivant de votre crime horrible, debout devant vous sans malice. Pouvez-vous imaginer ce que cela peut représenter ? Bien sûr, s’il avait tenté de vous enfoncer un couteau dans le dos, vous auriez mal, mais ce ne serait pas aussi pénible que de devoir vivre un tel cauchemar. C’est pourquoi la chose la plus raisonnable que vous puissiez faire dans une telle situation est d’attendre le moment propice pour le tuer à nouveau, en veillant cette fois à ce que ce soit pour de bon.
À présent, imaginez que demain matin, vous sentiez à nouveau cette petite tape à peine perceptible sur votre épaule – pas pour la deuxième fois, ni même pour la deux-centième fois, parce que cela fait longtemps que vous ne comptez plus vos tentatives de mettre fin à ce cauchemar permanent, mais vous n’avez pas encore perdu l’espoir qu’un jour, votre victime ne soit plus capable de se traîner hors de la tombe que vous lui avez creusée.
Les antisémites nous haïssent précisément parce qu’ils sont obligés de mentir chaque fois qu’ils ont besoin de nous accuser de quelque chose. Ils nous haïssent et nous craignent de la même manière qu’une personne très malfaisante craint sa propre conscience. Voilà qui devrait nous donner une idée de ce que deviendrait cette planète le jour où nous ne ferions plus partie de ses habitants.
© 2004 Yashiko Sagamori
© 2008 Marcoroz pour la traduction