Fils et petit-fils de marins, héros du Vietnam, noceur impénitent, non-conformiste avéré, John McCain s’impose à la tête du « Grand Vieux Parti ». Si la droite républicaine vote utile, il peut battre Obama.
John McCain, bientôt 72 ans, sera donc le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis. Mercredi matin, il détenait 797 mandats en vue de sa nomination, soit près de 300 de plus que ses trois rivaux réunis : 285 pour Mitt Romney, qui s’est déjà retiré de la compétition, 234 pour Mike Huckabee, et 14 pour Ron Paul. Les dernières primaires ne devraient plus remettre en cause cette tendance : les sondages attribuent 50 % des intentions de vote républicaines à McCain, en moyenne, contre moins de 30 % à Huckabee.
Reste à gagner la présidentielle elle-même. Ici, les premiers sondages sont mitigés. Face à Hillary Clinton, McCain pourrait l’emporter d’une courte tête. Face à Barack Obama, désormais en mesure de décrocher l’investiture démocrate, il est donné perdant par la plupart des instituts : Associated Press/Ipsos ne lui attribuait lundi dernier que 42 % seulement des intentions de vote, contre 48 % à son adversaire démocrate. Mais ces chiffres sont sujets à caution, dans un sens comme dans l’autre : 6 à 12 % des électeurs sont encore indécis. En revanche, il est clair que McCain est le meilleur candidat républicain : Romney et Huckabee traînent à 10 ou 15 points en dessous de Clinton ou Obama.
John Sidney McCain est né poisson. Fils et petits-fils d’amiraux de l’US Navy, il passe son enfance de base navale en base navale (y compris Pearl Harbour, où il assiste à l’âge de cinq ans, le 7 décembre 1941, à l’attaque surprise japonaise). En 1954, il s’inscrit à l’Académie navale d’Annapolis. Il y devient oiseau : pilote de l’Aéronavale. Le jour, il prend des risques insensés à l’entraînement (démolissant plusieurs appareils au passage). La nuit, il sort avec un mannequin brésilien.
Envoyé au Vietnam, McCain est à deux doigts de périr dans un incendie qui dévaste le porte-avion Forrestal. Quelque temps plus tard, en 1967, il est abattu au-dessus du Tonkin, capturé, enfermé dans un goulag, torturé parce qu’il refuse de se prêter à des opérations médiatiques servant le régime, mis au cachot pendant deux ans. Il n’est libéré qu’en 1973, à la suite des accords américano-nord-vietnamiens de Paris. Richard Nixon le décore à la Maison Blanche : le Purple Heart (« Cœur de pourpre ») attribué pour bravoure exceptionnelle. L’Amérique découvre à la télévision un jeune homme squelettique, qui flotte dans son uniforme et doit s’appuyer sur des béquilles. Une image bouleversante, qui réhabilite soudain, dans l’inconscient collectif, les combattants de la « mauvaise guerre ».
En 1982, McCain est candidat à la succession de John Jacob Rhodes, membre républicain de la Chambre des Représentants pour l’Arizona. Son adversaire démocrate l’accuse d’être un « parachuté ». Réplique de McCain : « Ouais, mon vieux, t’as raison. L’endroit où j’ai traîné mes bottes, c’est pas l’Arizona, mais Hanoï ». Il est élu, évidemment. Il pourrait alors devenir une figure clé du nouveau conservatisme reaganien. Mais l’homme qui a dit non aux communistes de Hanoï n’est pas disposé à dire oui à tout ce que fait ou déclare le président des Etats-Unis, notamment quand il s’agit de démanteler les programmes sociaux. Une nouvelle légende McCain surgit : patriote, mais aussi populiste et rebelle. Les plus dogmatiques des républicains sont furieux. Les autres aiment bien : cela ressemble trop aux films de John Ford. L’aile droite démocrate est également séduite, sans trop l’avouer.
En 1986, McCain entre à la Chambre haute du Congrès. Il succède au « pape » des conservateurs, Barry Goldwater, qui avait été sénateur de l’Arizona depuis 1952. Sans se départir de son non-conformisme. En 1994, il se fait ainsi le champion d’une normalisation des relations entre les Etats-Unis et le Vietnam : « J’ai pardonné à mes tortionnaires. L’Amérique peut en faire autant. De toutes façons, il est clair, avec le recul, que nous sommes les vrais vainqueurs ».
Quelques accrocs, cependant. D’abord une liaison extramaritale, suivie d’un divorce et d’un remariage. Puis une sombre affaire de financement électoral. Son innocence établie, il fait voter la loi McCain-Feingold, qui renforce divers contrôles. En 2000, après le succès de Faith of Our Fathers (« La foi de nos pères »), le récit de ses épreuves au Vietnam, il se présente pour la première foi aux primaires républicaines, contre George W. Bush. Il accumule d’abord les succès aux primaires : mais la « machine Bush » finit par l’emporter.
Après le 11 septembre 2001, il soutient totalement la « guerre contre le terrorisme » (y compris, si nécessaire, contre l’Iran), mais dénonce les « abus », comme le centre de détention de Guantanamo ou les sévices commis à la prison d’Abou Ghraib : « J’ai été un prisonnier torturé. Je ne puis accepter que l’Amérique torture des prisonniers, sous quelque prétexte que ce soit ». Aux présidentielles de 2004, il se montre loyal envers Bush, mais ne renonce pas à un programme de politique intérieure quelque peu « décalé » par rapport à la ligne officielle du parti républicain. S’il se déclare pour le droit de porter des armes et la peine de mort, causes conservatrices, il ne craint pas de dénoncer les excès du laisser-faire économique, de prôner le « bon sens » en matière budgétaire (ce qui peut impliquer une hausse de certains impôts), de réclamer la mise en place d’un service national de santé, de prendre parti pour l’immigration et de reconnaître l’importance des questions écologiques.
Le jeu de bascule permanent tourne parfois à la confusion. Bien malin, par exemple, qui peut se reconnaître dans les déclarations contradictoires de McCain sur l’IVG, le mariage des homosexuels ou la recherche sur les cellules-souches. Mais dans l’ensemble, cette approche est la clé du succès actuel. Le sénateur de l’Arizona a donné suffisamment de gages à la droite pour être son candidat naturel. Mais il s’en est suffisamment démarqué pour être crédible aux yeux des « déçus de la droite » (les démocrates ralliés aux républicains depuis Reagan) et aux « centristes » (les démocrates modérés qu’inquiète la dérive à gauche de leur parti).
Pour battre Obama – si ce dernier s’impose à la tête des démocrates -, McCain doit remonter de six points au moins, c’est à dire rallier la plupart des indécis. Peut-il le faire ? Probablement. La plus grande « réserve » d’indécis se situe actuellement dans son propre parti, chez les républicains conservateurs. Deux groupes : ceux qui, comme le journaliste et ancien candidat à la présidentielle Pat Buchanan, rejettent à la fois sa politique étrangère interventionniste et sa politique intérieure centriste. Et ceux qui, comme l’animateur de radio Rush Limbaugh, s’accommodent de sa politique étrangère mais rejettent totalement sa politique intérieure. Limbaugh va jusqu’à dire qu’il votera démocrate plutôt que McCain. Parce qu’il vaut mieux « que le programme de déclin national des démocrates soit mis en œuvre par un président démocrate » que par un président « nominalement républicain».
Cette rhétorique ne doit pas être prise à la légère. En Amérique, depuis Ronald Reagan, le conservatisme n’est pas une simple posture, mais une idéologie structurée et cohérente, la fameuse « synthèse » décrite en 1976 par le politologue George Nash : un tiers de libéralisme économique pur et dur, dans la tradition d’Adam Smith, Friedrich Hayek, Ludwig von Mises et Milton Friedmann ; un tiers de populisme ; un tiers de « valeurs familiales et religieuses ». Harold Meyerson note dans le Washington Post qu’une victoire de McCain remettrait en cause cet édifice. Ce qui déroute de nombreux militants. Et inquiète, plus encore, ses prêtres, grand prêtres et autres pontifes.
Tant que les conservateurs avaient des candidats – Romney, Huckabee -, la guérilla de Buchanan ou de Limbaugh pouvait passer pour légitime aux yeux de la base républicaine. Mais maintenant que McCain seul est en lice, on peut s’attendre à un réflexe de « vote utile ». Certes, la question du colistier est épineuse. En prenant Huckabee, pasteur baptiste, sur son « ticket », McCain obtiendra sans doute le soutien de l’ensemble de la droite religieuse. Mais il effraiera, au moins dans un premier temps, des électeurs centristes potentiels attachés à la séparation des Eglises et de l’Etat.
L’homme clé, dans l’équipe McCain, c’est peut-être le sénateur indépendant du Massachusetts, Joe Lieberman. En 2000, ce Juif orthodoxe avait été colistier du démocrate Al Gore, face à George W. Bush. Mais son soutien à la « guerre contre le terrorisme » lui avait valu, en 2004, d’être désavoué par l’appareil local de son parti, passé à l’extrême-gauche. Lieberman avait fait campagne en tant qu’indépendant – et réélu sénateur à une majorité écrasante. Son parcours, pour beaucoup d’analystes, a préfiguré celui d’Hillary Clinton, chahutée aux primaires démocrates actuelles. Si Obama reçoit l’investiture démocrate, une partie des clintonistes seront donc tentés, via Lieberman, par McCain. Notamment les démocrates d’origine juive qui commencent à comprendre que leur influence politique est sur le déclin.
(c) Bruno Rivière & Valeurs Actuelles, 2008
Source : http://jjri.net/articles/139-USA-McCain-pourra-t-il-sauver-le-parti-republicain.html